Ida Kaastra-Mutoigo est la directrice-générale de World Renew.

CCCI : World Renew mène des initiatives fructueuses depuis 1962 – c’est près de 60 ans d’expérience. Selon vous, quelle est la plus grande réussite de votre organisation, et comment les autres acteurs canadiens du développement international pourraient-ils s’en inspirer?

Ida Kaastra-Mutoigo : Si je compare notre travail à celui d’autres organismes de développement international, je dirais que nous avons une expertise particulière dans le développement des capacités de nos partenaires locaux, en particulier leurs capacités à aider leurs communautés grâce à des programmes bien ficelés en matière de secours aux sinistrés, d’agriculture, de sécurité alimentaire, de santé de la mère, du nouveau-né et de l’enfant, d’épargne et d’emprunt pour les villages, de consolidation de la paix et d’égalité des sexes. Nous utilisons un modèle de partenariat depuis les années 1970.

Nous avons également mis sur pied un programme mondial de bénévolat et de partenariat efficace, qui met en relation des bénévoles, des groupes de bénévoles et des églises avec nos partenaires et leurs communautés dans les pays du Sud. L’an dernier, conjointement avec notre bureau aux États-Unis, nous avons envoyé 468 bénévoles à l’étranger, en avons mobilisé 3 268 qui ont accompli 279 000 heures de travail, et avons établi des partenariats entre 256 églises d’Amérique du Nord et des communautés du Sud – des chiffres plus qu’impressionnants pour une organisation de notre taille.

CCCI : En décembre 2018, World Renew a publié un billet de blogue intitulé « Where Partnership Transcends Religious Divides » (Des partenariats qui transcendent les différences religieuses). Cet article parle d’un partenariat de World Renew dans le cadre duquel sont offerts, au Sénégal, des programmes scolaires pour les enfants tant chrétiens que musulmans. Quels sont à votre avis les avantages et les désavantages d’être une organisation religieuse œuvrant dans le secteur canadien du développement international?

Ida Kaastra-Mutoigo : Le plus gros avantage d’être une organisation religieuse, c’est que cela nous amène à être plus sensibles à la foi et aux valeurs des gens ainsi qu’à leur vision du monde, et à mieux en tenir compte dans nos programmes, dans une perspective de changement et de développement. En fait, nous trouvons cela très facile et efficace de travailler dans des milieux multiconfessionnels qui favorisent l’inclusion de personnes de toutes religions dans le travail de développement communautaire et d’aide humanitaire. Par ailleurs, en collaborant principalement avec des groupes religieux bien intégrés à leurs communautés du Sud, nous savons que les programmes que nous mettons en place pourront continuer de fonctionner même après la fin de notre participation.

Dans toutes les cultures, traditions et religions, il existe des croyances ou des points de vue qui nuisent à l’épanouissement des personnes. Si on ne s’occupe pas de ces mentalités qui constituent des obstacles fondamentaux, même les meilleurs programmes ne pourront atteindre leur plein potentiel – s’ils n’échouent pas complètement –, que ce soit dans le domaine de l’aide humanitaire, de la santé, de l’agriculture, de la sécurité alimentaire, de la technologie ou du développement économique. Dans ma vie et mon travail dans les pays du Sud, j’ai vu à de nombreuses reprises l’influence (positive ou négative) que peuvent avoir sur les efforts de développement les opinions concernant les rôles des hommes et des femmes, les préjugés au sujet d’autres groupes ethniques et les perceptions qu’ont les gens de leur propre capacité à combattre l’injustice et la pauvreté.

Quant au plus gros désavantage, c’est que le public et les donateurs, surtout institutionnels, ne comprennent pas toujours notre raison d’être et nos motivations. On sent parfois un certain scepticisme à l’égard des organisations religieuses; leurs programmes semblent être considérés, à tort, comme plus exclusifs ou contraignants que ceux des autres organisations. Certains pensent aussi qu’elles ont de moins bons programmes ou une moins bonne gestion, ce qui n’est pas le cas. C’est vraiment dommage, car les donateurs font alors preuve de discrimination au moment de décider à qui ils octroieront des fonds, et nous perdons de formidables occasions de changer les choses. Heureusement, il y a des évaluations indépendantes qui informent le public et qui démontrent que les organisations religieuses œuvrant dans le développement international sont tout aussi efficaces, sinon plus, que les autres. J’aimerais mentionner, entre autres, un article récent de MoneySense, qui inclut au moins trois organisations religieuses, dont World Renew, dans la liste des 10 meilleurs organismes de bienfaisance internationaux en 2019. (Voir https://www.moneysense.ca/save/financial-planning/canadas-top-rated-charities-2019-best-by-category/.)

CCCI : En 2012, le nom World Renew a remplacé l’ancien nom de l’organisation, Christian Reformed World Relief Committee (CRWRC). Pouvez-vous nous parler d’une chose que World Renew travaille à améliorer, et nous dire comment vous pensez que cela vous aidera à accomplir votre mandat?

Ida Kaastra-Mutoigo : Nous cherchons, entre autres, à améliorer notre marketing et notre financement. Une des raisons derrière ce changement de nom, c’est qu’une proportion croissante de nos dons – souvent au moins la moitié de notre budget – provient de sources sans lien avec notre groupe confessionnel. Nous avons donc commencé à consacrer plus d’efforts et de ressources humaines à cet aspect de notre travail. Quand les donateurs voient ce que nous faisons plus en détail, ils nous complimentent souvent sur la grande qualité de nos programmes et notre façon de travailler avec nos partenaires locaux, et nous disent que ces choses ne sont pas bien connues des donateurs potentiels. Donc ce que nous essayons de faire, c’est d’apprendre à mieux raconter notre histoire, tout en continuant d’améliorer notre capacité à changer l’histoire des communautés que nous aidons et en maintenant notre réputation à cet égard. Nous sommes également en bonne voie d’obtenir notre certification CHS (Norme humanitaire fondamentale).

CCCI : Ida, voilà plusieurs années que vous travaillez à World Renew, dont vous êtes maintenant la directrice au Canada. En tant que femme occupant un poste de direction dans notre secteur, quels conseils donneriez-vous à des jeunes de la relève qui aspirent à suivre vos traces?

Ida Kaastra-Mutoigo : En gros, je leur dirais d’aller là où se trouve l’énergie. Pour exercer son leadership, il faut d’abord savoir gérer sa propre énergie, et ensuite trouver des façons de guider les autres afin qu’ils utilisent leur énergie pour grandir. Il ne faut jamais oublier que la seule personne qu’on peut vraiment contrôler, c’est soi-même; tout autre pouvoir est très superficiel ou temporaire. C’est uniquement par la grâce et la sagesse de Dieu que j’ai autant d’énergie et que je suis au service du développement international depuis plus de 30 ans, dont 12 comme directrice de World Renew au Canada. J’ai découvert ce qui me permet de conserver et d’augmenter mon niveau d’énergie, alors je ne perds pas mon temps avec ce qui le diminue, comme la peur. Je saisis toutes les occasions possibles de perfectionnement, je me concentre sur les priorités et les passions que j’ai déterminées grâce à la prière, et je ne présume jamais que je n’ai plus rien à améliorer. Dieu n’a pas encore dit son dernier mot, ni en ce qui me concerne, ni en ce qui concerne ceux à qui je suis liée. C’est pourquoi il est important de rendre grâce à tous ceux qui nous entourent, de toujours chercher à les comprendre et à les respecter, et de se rappeler qu’ils sont de précieux cadeaux de Dieu. Ma plus grande joie est d’encourager les gens que je côtoie, que ce soit des employés, des partenaires ou des membres des communautés, à continuer d’avancer sur le chemin qui leur fera découvrir et devenir ce pour quoi Dieu les a créés.

CCCI : World Renew est un membre estimé du CCCI. Pourriez-vous nous dire ce que votre statut de membre vous a apporté et comment vous aimeriez voir cette relation évoluer et s’améliorer?

Ida Kaastra-Mutoigo : Notre relation avec le CCCI est précieuse, car notre collaboration est axée sur l’apprentissage et la revendication auprès du gouvernement canadien. Grâce aux conversations et aux événements organisés par le CCCI, j’ai acquis une grande expertise que je peux appliquer à notre travail et à mon rôle de dirigeante. Par exemple, quand il y a eu une pression accrue pour l’intégration d’un volet de protection des enfants et des autres personnes à risque élevé dans nos programmes de développement, je me suis informée auprès des autres membres du CCCI pour savoir ce qu’ils faisaient afin de m’en inspirer. De plus, la relation du CCCI avec Affaires mondiales Canada (AMC) nous a grandement aidés à trouver des solutions aux problèmes et aux défis communs que rencontrent les organismes de développement international dans leurs partenariats ou leur utilisation des fonds d’AMC.

Quant à l’évolution ou l’amélioration de notre relation, je suggérerais au CCCI de continuer à écouter ses membres au sujet des enjeux et des occasions qu’ils considèrent comme prioritaires et d’en tenir compte au moment d’organiser des événements ou des rencontres pour renforcer la collaboration avec AMC. Jusqu’à maintenant, les sujets abordés ont été très pertinents pour le travail de développement international de World Renew, et nous sommes très reconnaissants au CCCI de chercher, d’organiser et de gérer ces occasions de collaboration, car nous n’avons pas les ressources pour le faire nous-mêmes.